Pâte à foutre

 

« Le Gouffre. J’ai longtemps cru que cette backroom clandestine chlinguait la rumeur, la légende urbaine, un folklo de l’Underground parisien. À moi de vérifier. »

J.Zarca, Paname Underground, Éditions Goutte d’or, 2017, p121.

À l’origine, il y a un roman, celui de Johann Zarca, Paname Underground, Prix de Flore 2017.

Après, il y a eu ce tweet : https://twitter.com/JohannZarca/status/954398841360605185

Alors, Le Gouffre est devenu un objet littéraire que son géniteur laissait à tous ceux (écrivains, dessinateurs, graphistes, musiciens et autres créateurs) qui voulaient se l’approprier.

Reste à eux d’en faire quelque chose. De regarder au fond du gouffre.

Bien au fond.

« fo pa y alé »

– Eh Édouard ! Tu m’écoutes ? Ne t’endors pas…

Il secoua du bout des doigts l’épaule nue ornée de brûlures de cigarettes. Une croûte opaline de sperme raidissait quelques mèches de la nuque.

– On va peut-être devenir amis. J’aime bien parler… et c’est mieux avec quelqu’un.

Un murmure faible et indistinct, sans doute une supplique, s’extirpa de la forme recroquevillée à côté de laquelle il était assis. Il sourit.

– T’es cool.

La techno hardcore, les cris, les hurlements et autres gémissements étaient moins forts ici, dans la niche.
C’était comme cela qu’ils appelaient le réduit aux murs de béton où il vivait. Le néon fatigué clignotait de temps à autre en bourdonnant. Un vieux matelas collectionnant la majorité des fluides et sécrétions humaines possibles – entre autres choses – était posé dans un coin comme un cliché dans un mauvais polar. Il y était assis, Edouard posé à côté, sur le sol.
Les autres avaient passé une partie de la nuit à jouer avec mais ils s’en étaient désintéressés. Il en avait profité pour le ramener chez lui.
Édouard ne gueulait plus, elle ne réagissait plus assez “la pâte à foutre” comme ils disaient. Le dernier qui l’avait baisé – un gros black balafré – avait gueulé : “Putain les gars ! Vous faites chier ! Il faut y aller mollo… Il a même pas tenu la nuit. Je le finis mais on dirait que je baise un traversin. Fais chier… Merde…”.
Et il avait éjaculé en grognant.
Puis, à son habitude, il avait sorti son rasoir et fait une petite entaille dans le creux des reins. Il aimait bien marquer son territoire. “Comme ils font dans les westerns, les pistoleros, sur la crosse de leur flingue.”
Il l’avait entendu raconter ça une fois, au début, quand il était arrivé.

– Tu sais, j’en ai cinq, des marques de ce fils de pute. Comme sur un mur de prison. Il m’aimait bien. Au début, lorsque je suis arrivé… Je n’étais pas encore la serpillière.

Il regarda longuement le mur en face de lui. Le coffrage avait laissé l’empreinte des veines du bois dans la masse. Il aimait bien contempler les courbes, les ondulations. Ça le faisait voyager. Elles étaient placées juste au dessus d’un tas de fringues douteuses au couleurs vives. Des fringues d’enfant.

– Tu veux que je te raconte comment je suis arrivé, Édouard ? Ouais ? T’es vraiment un chouette pote, toi. On va bien s’entendre. Tu verras.

Il souriait de toutes ses gencives. Un sourire sincère se traça sur son visage. C’était dégueulasse mais sincère.

– C’est Tony qui m’a ouvert les portes du Gouffre. Ouais, c’est comme ça que ça s’appelle ce merdier. Y te l’on dit avant de jouer ?
Un peu de merde et de sang avait coulé sur le béton, sous les fesses du copain.

– T’inquiète pas. C’est rien. Je nettoierai. C’est pas pour rien qu’on m’appelle la Serpillière ici.

Il y avait une certaine fierté dans le ton. Une fierté de balai, de brosse à chiotte, une fierté d’objet mais qui a conscience de son utilité. Même à ramasser la merde et le sang – et ce n’était pas la seule chose qu’il ramassaient et faisait disparaître ici.

– J’ai merdé… C’est parce que j’ai merdé que je me suis retrouvé ici.

Il soupira et se mit à se frapper le front du plat de la main comme un schizo de cinéma en murmurant : “Connard ! Connard ! T’as merdé… Connard !”
Il s’arrêta aussi soudainement qu’il avait buggé.

– J’avais du fric, tu sais. J’travaillais dans la pub. Un bel appart, de la chatte à volonté, un peu de coke… Je fréquentais même des people. J’te jure. Ardisson, tu connais Édouard ?

Il baissa la tête, détaillant ses mains calleuses et sales. Les ongles rongés jusqu’au sang. Le reste de fringues un peu classes qu’il portait en était un vestige. Trouées, puantes et crasseuses mais encore là pour le lui rappeler.

– J’aimais bien Natalia. Elle était jolie. Si tu avais pu la voir… c’était une pute bien sûr, mais une pute de luxe, attention ! J’avais les moyens, Édouard.

La flaque s’était un peu agrandie.

– Tony… pas son vrai nom, ce con, comme toutes les racailles de son genre, admirait Tony Montana… Un Yougo, sans doute un ancien chien de guerre des années 90. C’était son mac. Elle l’appelait “son fiancé”… Elle était un peu conne, Natalia. Ou alors elle se mentait pour te tenir le coup…

Un putain de cri venait de percer les murs. Il savait pourquoi. Il y avait eu une livraison hier. “Une punition”, elles avaient dit les trois meufs qui avaient amené le type. Elle lui avait déjà entamé un peu la gueule mais pas trop.

– Il y a des punis volontaires ici de temps en temps, tu sais ? Une sorte de séjour thalasso du masochiste… Mais pour celui là, non, c’est de la bastonnade à coup de teubs qu’elles voulaient.

L’une d’elle, la chef, était impressionnante. Pas physiquement, non. Mais par sa façon de vous regarder, de bouger, de parler. Dangereuse, très. Elle avait un surnom bizarre : “la Hyène”. Il lui allait bien.
Elle avait dit qu’il devait être “puni dignement cet enculé”. Elle avait ajouté : “Et comme au niveau enculade, c’est un peu la Mecque, ici. On vous l’offre.” Le sourire du comité d’accueil n’avait laissé que peu de doute sur le niveau de qualité des prestations.
“Monsieur aime la domination sur des femmes. Non consentantes, bien sûr. Hein, crevard ?!” Elle lui colla un coup de pompe dans les côtes. Il était bâillonné et un bandeau l’aveuglait. Il gueula comme il pût.
“Comme Alice, mon grand. Tu vas passer de l’autre côté du miroir en tombant dans le gouffre.”
Ils se marrèrent. Pas sûr qu’ils aient tous compris mais si Patrick rigolait, ils suivaient.
Il ajouta : “Nous ne sommes pas des lapins blancs mais nous avons le temps, nous. On va bien te soigner.” Étonnant comment ce mot pouvait sonner immonde dans leur bouche.
La fille leur avait filé un gros paquet de coke en leur disant : “Je le veux vivant. Je le récupèrerai dans trois jours. Prends des photos, je connais des filles qui vont apprécier. Puis il ira faire des excuses en personne. Hein ?! Monsieur l’enculé en puissance.” Nouveau coup de Docs dans les côtes. “Vivant, vous avez compris ? Pas d’emportement. Vous me l’attendrissez. Si jamais il canne, je crame votre repaire de tordus aux keufs et aux journalistes. Compris ?”
Ils avaient compris. Même cette bande de salopards semblait avoir peur d’elle.
On était le deuxième jour de la punition. Ils avaient parlé d’une “soirée cendrier et plaisir canin” pour lui.
Réprimant un frisson, il reprit son histoire.

– J’aimais bien la baiser façon bondage. Tu aurais vu son cul bien saucissonné, une merveille. Putain, c’était beau…

Autre cri. Il prenait cher le dominateur de ces dames.

– Heureusement que je l’ai bien retapé dans la journée celui là. Sinon il ne tiendra pas… Et tu crois que j’aurais un “merci” ? Ouais, j’t’ai pas dit : je ne fais pas que le ménage ici, j’entretiens le matos. Ils ont toujours un ou deux Édouard sous la main ici. J’ai une pharmacie et je me débrouille plutôt bien. Je fais même un peu de couture.

Il sourit, un peu.

– J’ai aussi des Tampax… Il observa la flaque. Tu m’as l’air d’en avoir besoin. Je vais t’en mettre un avant que tu salopes trop le carrelage.

Il se dirigea vers une vieille armoire métallique. Un vestiaire d’usine.

– Attends… Bouge pas…

Il l’avait mis sur le ventre. L’autre ne se plaignit qu’un peu.

– J’les prends avec applicateur, c’est plus facile. Voilà. Bouge plus…. C’est bon.

Il jeta la coque de plastique couverte d’hémoglobine, de sperme et de vesces dans un gros sac poubelle noir près de la deuxième porte, celle du fond, sur laquelle quelqu’un avait écrit à la craie : “Recyclage”.

– Je te soignerai le fion, t’inquiète. Y a pas de honte à avoir. Entre potes, faut pas de fausse pudeur. P’t’ête même que tu me suceras. Ou moi. On ne sait jamais… ça se fait entre copains, tu sais.

Un petit rictus bien gerbant modula sa voix lorsqu’il ajouta.

– De toute façon, si tu veux bouffer et des cachetons pour moins souffrir, tu feras ce que je demande.

Il lui tapota la hanche.

– Mais je suis pas comme ces salopes. J’utilise du lubrifiant. J’aime pas quand ça crie. Et, bordel, c’que j’ai pu gueuler au début…

Il se frappa à nouveau le front comme un schizo de série Z.

– Désolé… Faut que je finisse mon histoire. Tu veux connaître la suite, non ?

Le battement lointain des Bpm lui tint lieu de réponse.

– T’énerve pas Édouard. Je continue. Je continue. Donc un soir, j’avais réservé Natalia. Un créatif de l’agence m’avait trouvé une “coke d’enfer” – ce petit bâtard – et je voulais inaugurer les nouveaux équipements en cuir et chrome. Des merveilles, tu peux me croire.

Il renifla, se gratta nerveusement le bras, une sueur malsaine faisait luire son visage grêlé. Il sortit une pince à cheveux de sa poche et replaça la mèche grasse barrant son front.

– Le viagra… Faut pas le mélanger à la coke, Édouard. Promets moi que tu ne le feras jamais, hein ? Fais pas le con avec ça… jamais.

Il fixait intensément l’empreinte des planches dans le béton.

– Je voulais la baiser correctement. C’était une question de rapport qualité-prix, tu comprends. Elle coûtait cher, Natalia. Baisait bien, faut dire… J’ai un truc qui a dû lâcher là haut.

De l’index, il se cogna la tempe. Retour du schizo.

– Me souviens de rien… mais je l’ai massacrée la petite. Putain… Un vrai carnage. Les voisins ? Non… j’avais fait insonoriser la pièce. J’étais devenu Bateman. Cet enfoiré de Patrick Bateman ! Mais en plus con… Beaucoup plus con !

Nouvelle séance de flagellation du front. Plus violente, cette fois.

– J’étais couvert de sang… un vrai Tampax humain… Et tu sais c’que j’ai fait ? Hein ? Tu sais c’que j’ai fait ? J’ai pris le reste de coke et j’ai appelé Tony. Ouais ! Voilà c’que j’ai fait !

Il gueulait sur le tas de chair, de plaies et d’ecchymoses.

– Quand il est arrivé avec ses deux mastards. Il a voulu savoir pourquoi je l’avais appelé. J’avais rien dit. Je lui ai montré la porte de la chambre. Lorsqu’il est revenu… son regard… Je crois qu’elle ne mentait pas Natalia, c’était son fiancé.

Reniflement et rictus nerveux étaient devenus des ponctuations.

– Il m’a mis une droite. Une seule. Il a arrêté les deux pitbulls qui allaient me massacrer par réflexe. J’avais son pied sur la gueule. Il a décroché son portable. “J’ai un truc pour vous.” Lorsqu’ils m’ont sorti du coffre, il faisait nuit. J’ai traversé le terrain vague. Tu l’as vu Édouard ? Peut-être pas… si t’avais les yeux bandés, c’est que t’as une chance de sortir. Même si je préférerais que tu restes… Enfin, moi, je l’ai vu le terrain vague, les débris, la porte… Ils m’ont balancé au pied d’un groupe de mecs. Tony a dit : “Il doit souffrir. Longtemps. Beaucoup. C’est une merde, traitez le comme une merde, ce fils de chien. Doit pas sortir d’ici.” Voilà ce qu’il leur a dit.

La bâche qui servait de porte donnant sur la backroom s’entrouvrit.
Une main, dans une mitaine de cuir clouté et une voix : “Serpillière ! Bouge toi. Y a du ménage à faire. Ramène la punition au chenil. T’as du taf, pustule !”
Il se leva et gicla fissa.

Lorsqu’il revint. Édouard avait tenté de s’asseoir contre le mur. Il s’était évanoui. À nouveau.

– Désolé. J’ai été un peu long. J’ai dû toutes les enlever avant de le mettre dans la cage. Font chier…

Il s’arrêta.

– T’as bougé ? Tu as froid ? Faut dire qu’t’es à poil…

Il prit la couverture sur le matelas et en couvrit le débris.

– Des dizaines d’aiguilles. Ils appellent ça “la poupée vaudoue”. T’imagines pas où ils s’amusent à les planter.

Il se lava les mains dans un seau, à côté du sac poubelle.

– L’a pas eu droit au “cendrier”… Ce sera pour demain… ce sera son cadeau de départ. Par contre, il a eu droit à Igor, le Danois…

Il se laissa tomber sur le matelas. Il gifla la forme affalée à côté de lui.

– Oh ! Édouard ! T’es avec moi ?! Faut que j’finisse mon histoire. C’est important pour la complicité, l’amitié, tout ça. T’as soif ?

Les yeux s’étaient entrouverts ainsi que la bouche.
Il l’observa.

– T’as pas l’air d’avoir d’hémorragie interne. Tu saignes pas trop du fion… Je vais te donner quelque chose.

Il se pencha sur sa droite et saisit une petite bouteille d’eau en plastique donnant plus l’impression de sortir du bac de recyclage que des rayons de l’arabe du coin.
Il versa quelques gouttes au travers des lèvres en partie tuméfiées. Les gestes étaient délicats presque maternels.

– Là… Doucement… Bois pas trop vite. T’as encore beaucoup de sang dans la bouche… sans parler de ce qu’ils t’ont fait bouffer.

Il reposa la bouteille.

– Moi aussi… Ils m’ont arraché les dents à la pince-étau. C’est celle qu’ils appellent “Sœur Sourire” qui aime faire ça. Cette salope me l’a fait dès mon arrivée. “Je vais te faire une intégrale, mon chou. Tu verras. Ça glisse mieux. C’est plus confortable”.

Il se tourna vers son compagnon.

– Une femme ? Non, j’pense pas… Il y en a qui viennent. “Sœur Sourire”, elle, avait une bite. C’est elle que j’ai sucé…la première. Ce goût du sperme et du sang… Ce goût…

Il regarda le plafond.

– J’imaginais pas que ça pouvait autant faire mal une queue. C’est elle aussi qui me l’a appris. Avant les autres.

Les tics nerveux s’étaient accentués. Il se grattait les avant-bras comme un clébard plein de puces.

– Pourquoi je me suis pas barré ? Tu crois que j’n’y ai pas pensé ? Tu me prends pour un con ?

Son regard était à la fois furieux et absent. Il ricana. Ça ressemblait à une mauvaise toux.

– Ces bâtards y m’ont mis une laisse. Une saloperie de laisse. Bien épaisse, bien résistante…

Il regarda ses avant-bras comme si ces yeux étaient équipés de rayon X, il regardait sous l’étoffe tachée des manches de la veste. Armani.

– L’héro… j’ai eu droit à mon premier shoot et à ma première pipe en même temps. Ouais… elle m’a plus baisé la bouche que je l’ai sucée… mais je m’en foutais… me souviens pas de tout d’ailleurs.

Les larmes coulaient.

– Mais ils m’ont montré la vidéo. Tu penses.

Il revoyait sa gueule de taré en plein trip orgasmique avec tout ce sang qui lui tartinait la bouche et le menton. Il tentait même de sourire à la caméra avec, au milieu, cette bite qui allait et venait. Le pire était les rires, les sifflets et les vannes pourries. Il souriait, putain… ce sourire.

– Ils filment de temps en temps… Patrick, il fait dans la vidéo hardcore, dans le snuff. Doit tenir un sex shop… un truc comme ça. Il a une clientèle pour ça. C’est un des plus vicieux celui là. Il aime te voir en chier. Et ce n’est pas qu’une image crois moi. Des trucs vraiment tordus… C’est le plus gros enculé de ces crevures de fiottes !

Il se tut immédiatement. Terrorisé. Il regardait vers la bâche.

– Putain, t’es con ou quoi, Édouard ?! S’ils t’entendent, tu vas morfler… et moi aussi, débile !

Il colla deux pains dans la couverture. Gémissements de ladite couverture.

– Connard… Je devrais te coller tout de suite dans une des cages à pâte à foutre… ça te ferait les pieds. Te faire pisser et chier dessus parce qu’un de ces fils de pute veut s’amuser.

Nouveau coup dans la couverture.
Il se mit à se balancer d’avant en arrière en chantonnant. Hello mister Schizo.

– Désolé, Édouard… J’voulais pas. Tu sais pas encore… tu connais pas les usages. J’t’apprendrai. Promis. Faut qu’on soit ami. Faut pas qu’on s’fâche. T’as raison : pourquoi j’me suis pas taillé ? J’ai le droit de sortir sur le terrain vague de temps en temps… même sur le trottoir. Je fais la sentinelle, j’accueille. Je préviens. J’accompagne. Je pourrais partir…

Nouveau regard vers le béton bas de plafond.

– Évidemment il y a l’héroïne. Ici ils m’en donnent. Mais surtout… j’irai où ? Tu sais pas mais Tony, il s’est arrangé pour que les flics soient prévenus. Pas de tout, non. Pas le corps de Natalia. Juste son sang, partout, dans mon appart. Et avec ma disparition…

Il se moucha dans un vieux bout de Sopalin.

– Je leur dirai quoi : j’ai buté la fille mais ils m’ont transformé en sextoy pour pervers ? Aidez moi, je suis une victime ? Tu comprends… j’peux pas… j’peux vraiment pas…

Ses épaules s’affaissèrent, sa tête suivit le mouvement.

– Et puis il y a ce truc avec le môme… le film… J’voulais pas… mais j’étais chargé… ils m’avaient bien chargé. Ils criaient, m’encourageaient, me menaçaient… ils peuvent te faire mal ici… très mal… alors j’ai fait… putain, j’ai fait ça…

Il pleurait comme on a la chiasse, geignant entre deux reniflements.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?!

Il regardait Édouard étonné et furieux.

– Qu’est-ce que t’as dit, enculé ?! J’ai aimé ça ?! Mais t’es débile ?!

Il était debout. Le visage couvert de morve et de larmes. Il projeta des grumeaux de salive et d’écume lorsqu’il se remit à gueuler sur Édouard, impassible.

– Non, j’ai pas aimé lui faire ça au petit !

Il colla un coup de latte dans la couverture.

– Putain ! Comment tu peux dire que l’héro et le reste c’est un prétexte ?! Qu’au fond, j’aime ça ! Espèce de merde !

Les coups de pieds commencèrent à pleuvoir. Des vicieux, plein de hargne, du talon écrasant plus qu’il ne frappe, de ceux que l’on réserve aux cafards.

– Bâtard ! Arrête de te marrer ! Putain de raclure ! J’aime pas les sucer, ces pédés, ni prendre leur bite dans le fion ! Putain ! Arrête ! Arrête ! Dis pas ça ! Putain ! Dis pas ça ! J’aime pas ici ! J’suis pas comme eux ! Ta gueule ! Ferme ta gueule !

Tirade scandée par l’effort.
La couverture se tâchait au son du craquement des cartilages broyés et des os fracturés. Il avait attaqué la tête. Visage en bouillie et éclaboussures sur béton brut.

Il s’écroula sur un dernier murmure à peine articulé :

– Pourquoi t’as fait ça, Édouard ? Putain… pourquoi ?

Agenouillé dans le sang et la merde, aspirant l’air à grandes goulées, il reprenait son souffle. Ses cheveux gras, filasses, luisants de sueur et de crasse, pendaient cachant son visage tourné vers le sol.
L’odeur de la chair et du sang faisait l’air épais. Scène de massacre dans un réduit.

Il se releva, toujours haletant, et marcha d’un pas traînant vers l’armoire métallique. Ses vieilles All Star défoncées émettaient un bruit spongieux. Il ouvrit un des vestiaires étroit d’ouvrier pour en sortir une feuille de boucher. L’acier était tâché, rouillé seul le fil du tranchant reflétait la lumière. Un fil d’argent.

Une fois devant le corps, il se pencha et le saisit par une cheville, il s’arc-bouta, tirant de toutes forces, se dirigeant à reculons vers la porte du fond.
Il se mit à chantonner de sa voix brisée, sur un rythme absurde, sourire de débile aux lèvres, une comptine :

– Uniquement le travail, sans aucun ami, fait d’Édouard un garçon bien triste. Bien triste, bien triste. Pauvre Édouard, pauvre Édouard.

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